XVI

 

Dans une atmosphère de drame, Hercule Poirot apportait un élément de détente.

— Cette eau, demanda-t-il, elle bout ?

Machinalement, Rowley se tourna vers le poêle.

— Oui, dit-il.

— Alors, reprit Poirot, vous pourriez peut-être nous faire un peu de café. Ou du thé, si vous préférez…

Rowley obéit, avec des gestes d’automate. Poirot, cependant, tirait de sa poche un vaste mouchoir, le trempait dans une cuvette d’eau, le tordait et venait l’apporter à Lynn, qui commençait à reprendre ses esprits.

— Mettez-vous ça autour de la gorge, mademoiselle ! La douleur disparaîtra tout de suite, vous verrez !

Lynn le remercia d’une voix rauque. Elle avait l’impression de vivre un cauchemar. Son cou lui faisait très mal. Poirot l’aida à se remettre debout et à s’installer sur une chaise.

— Alors, dit-il, ce café, il vient ?

— Il est prêt.

Rowley apportait la cafetière à Poirot, qui emplit lui-même une tasse pour l’offrir à Lynn.

— Mais, dit Rowley, qui le regardait faire avec une certaine stupeur, vous rendez-vous compte que j’ai essayé d’étrangler Lynn ?

Poirot fit doucement claquer sa langue, sa mimique laissant clairement comprendre qu’il déplorait le manque de tact de Rowley. Celui-ci, cependant, insistait :

— J’ai déjà deux morts à mon actif. J’en aurais eu trois si vous n’étiez arrivé.

— Buvons notre café, dit Poirot, et ne parlons pas de morts. Je suis certain que c’est un sujet de conversation que mademoiselle Lynn ne goûte pas.

Rowley, abasourdi, jugea qu’il était préférable de se taire. Lynn, à petites gorgées, buvait son café.

— Ça va mieux ? demanda Poirot.

Elle répondit d’un signe de tête.

— Alors, dit Poirot, nous pouvons parler. Je veux dire : « parler sérieusement ».

— Qu’est-ce que vous savez exactement ? Savez-vous que c’est moi qui ai tué Charles Trenton ?

Poirot n’eut pas le temps de répondre à la question de Rowley. La porte s’ouvrait brusquement, livrant passage à David Hunter.

— Lynn, vous ne m’aviez pas dit…

David s’interrompit net. Ses yeux allaient de l’un à l’autre.

— Qu’est-ce que vous avez autour du cou ?

Poirot gardait tout son calme. Il se tourna vers Rowley.

— Vous avez une tasse pour Mr Hunter ?

Poirot dominait la situation. Pour David, il ajouta :

— Prenez un siège, buvez tranquillement votre café et ouvrez vos oreilles ! Hercule Poirot va vous faire à tous trois une petite conférence sur le crime.

Lynn était de plus en plus convaincue qu’elle faisait quelque rêve fantastique, que cette scène était un produit de son imagination et qu’elle découvrirait bientôt que tout cela n’était pas vrai, qu’elle ne se trouvait pas, dans la cuisine de Rowley, assise entre l’homme qui avait voulu la tuer et celui qu’elle aimait, écoutant docilement ce petit homme à grosse moustache qui semblait vouloir leur imposer à tous sa volonté.

Hercule Poirot, cependant, commençait son exposé. On eût juré d’un professeur faisant son cours.

— Comment l’homme devient-il un criminel ? La question est d’importance. Est-il nécessaire qu’il y ait chez lui des prédispositions particulières ? Tout le monde est-il capable de commettre un crime… ou seulement un crime déterminé ? Et que se passe-t-il lorsque des gens, qui pendant des années n’ont eu aucun contact avec la vie réelle, se trouvent brutalement confrontés avec elle ? Telles sont les questions que je me pose depuis que je m’intéresse aux événements de Warmsley Vale.

Après un court silence, il poursuivit :

— C’est aux Cloade, évidemment, que je viens de faire allusion. Il n’y a ici qu’un seul membre de la famille et je puis donc parler très librement. Dès le début, le problème m’a passionné. Cette famille, les circonstances avaient voulu qu’elle n’eût jamais à compter sur ses propres forces. Elle était composée de gens qui vivaient de leur vie personnelle, exerçaient même un métier, mais demeuraient volontairement dans l’ombre protectrice d’un des leurs. En fait chacun d’eux avait peur d’être lui-même. Tous vivaient dans une sécurité artificielle, tous dépendaient de cette force qu’ils sentaient derrière eux : Gordon Cloade.

« Ce que vaut l’homme, on ne le découvre que lorsque l’épreuve arrive. Pour la plupart d’entre nous, elle vient tôt. Les nécessités de l’existence nous obligent à réagir, à affronter le danger et à apprendre à nous battre. On le fait comme on peut, loyalement ou non, mais on le fait.

« Les Cloade, eux, ne s’avisèrent de leur faiblesse que trop tard, alors qu’ils se trouvaient privés de cet appui solide sur lequel ils avaient toujours compté. Rien ne les avait préparés aux difficultés auxquelles il leur fallait faire face. Ils ne virent qu’une chose : que Rosaleen Cloade disparût et ils retrouveraient cette sécurité qu’ils avaient perdue. Pour moi, tous les Cloade, un jour ou l’autre, se sont dit : « Si seulement Rosaleen pouvait mourir ! »

Lynn eut un petit frisson. Poirot continuait :

— Que tous aient songé à la mort de Rosaleen, voilà qui, pour moi, ne fait aucun doute. L’idée du meurtre les a-t-elle effleurés et l’un d’eux a-t-il envisagé de passer à l’action…

Il ne finit pas sa phrase et, se tournant vers Rowley, dit, du ton le plus naturel :

— Avez-vous pensé à la tuer ?

— Oui, répondit Rowley. Le jour où elle est venue à la ferme. Nous étions seuls et la chose n’aurait pas présenté de difficultés. Elle était là, jolie et si confiante que j’en étais presque ému. Elle n’avait pas peur. Elle aurait tremblé si elle avait su à quoi je pensais à ce moment-là, et tout spécialement à l’instant où je lui ai retiré son briquet des mains pour lui offrir du feu moi-même…

— Ce briquet, dit Poirot, j’imagine qu’elle l’a oublié chez vous ce jour-là et que c’est comme cela qu’il est venu en votre possession ?

Rowley l’admit d’un mouvement de tête et reprit :

— Je ne sais pourquoi je ne l’ai pas tuée. J’y ai songé et il eût été facile de faire croire à un accident…

— La réponse, déclara Poirot, c’est que ce crime n’était pas de ceux que vous étiez capable de commettre. L’homme que vous avez tué, vous l’avez tué dans un moment de fureur… et vous n’aviez nullement envie de tuer. Je me trompe ?

— Grands dieux, non ! Je lui ai donné un coup de poing à la mâchoire, il est tombé en arrière et sa tête a heurté le marbre de la cheminée. Quand j’ai vu qu’il était mort, je ne pouvais pas le croire !… Mais comment savez-vous ça ?

— Je crois, répondit Poirot, que j’ai assez bien reconstitué l’emploi de votre temps et vos allées et venues. Vous corrigerez mes erreurs, voulez-vous ? Vous vous êtes tout d’abord rendu au Cerf, où Béatrice Lippincott vous a mis au courant de la conversation qu’elle avait surprise. Là-dessus, comme vous l’avez dit, vous êtes allé chez votre oncle Jeremy Cloade, dans l’intention de lui demander ce qu’en sa qualité de juriste il pensait de la situation. Mais, là, il s’est passé quelque chose qui vous a dissuadé de lui demander conseil. Je ne suis pas loin de croire que vous avez remarqué une photographie…

Rowley approuva de la tête.

— Oui, dit-il, elle était sur le bureau. Brusquement la ressemblance m’a frappé et j’ai compris, du même coup, pourquoi j’avais eu l’impression d’avoir déjà rencontré ce type quelque part. J’en conclus que Jeremy et sa femme avaient fait venir quelque parent éloigné de France, pour monter quelque machination qui leur permettrait de soutirer de l’argent à Rosaleen. Furieux, je retournai au Cerf, montai directement au 5 et accusai carrément l’individu d’être un imposteur. Ma colère l’amusait. Il me dit que tout cela était parfaitement exact et que David Hunter devait, le soir même, lui apporter de l’argent. Ainsi, ma propre famille avait agi en dehors de moi et me faisait jouer un rôle de dupe ! Je ne me dominai plus. Je traitai le type de « salaud » et le frappai. Il tomba, comme je vous l’ai déjà dit.

Il y eut un silence.

— Ensuite ? demanda Poirot.

— Ensuite, reprit Rowley, le briquet est tombé de ma poche. Je l’avais sur moi, me proposant de le rendre à Rosaleen quand je la rencontrerais. À ce moment-là, je remarquai qu’il portait, non pas les initiales de Rosaleen, mais celles de David Hunter. Depuis le jour où j’avais fait la connaissance de Hunter chez tante Kathie, je m’étais rendu compte… Enfin, laissons ça de côté ! Toujours est-il qu’il y avait des moments où j’avais cru devenir fou… Et, fou, il n’est pas sûr, après tout que je ne le sois pas. Il y a d’abord eu le départ de Johnny, puis la guerre, Lynn… et, pour finir, ce type du Cerf. Je l’ai amené au milieu de la chambre, je l’ai retourné sur le ventre et, avec la paire de pincettes, j’ai… Mais à quoi bon entrer dans les détails ? J’ai effacé les empreintes digitales, j’ai soigneusement nettoyé le marbre de la cheminée, puis j’ai cassé sa montre-bracelet, après avoir mis les aiguilles à neuf heures dix. Après quoi, je suis parti, emportant ses papiers d’identité et sa carte d’alimentation. Il était inutile qu’on sût qui il était. Je me sentais tranquille : quand Béatrice aurait raconté son histoire, c’était nécessairement sur David que porteraient les soupçons.

— Merci toujours ! lança David.

— Peu après, dit Poirot, vous êtes venu me trouver et vous m’avez donné une bien jolie petite comédie. Vous m’avez demandé de produire quelque personne qui pût témoigner qu’elle avait connu Underhay. Il ne m’a fallu qu’un instant pour comprendre que Jeremy Cloade avait parlé à toute la famille des propos tenus par le major Porter et que, depuis près de deux ans, tous les Cloade nourrissaient le secret espoir de voir un jour reparaître Underhay. Ce désir influençait très certainement Mrs Lionel Cloade, sans d’ailleurs qu’elle s’en doutât, lorsque, par les tables tournantes, les planchettes « ouija » ou autrement, elle entrait en communication avec les Esprits. Je jouai donc les magiciens et tirai une certaine satisfaction de votre étonnement lorsque je vous présentai le major. En fait, je me suis comporté ce jour-là comme un parfait imbécile. Plus spécialement, à l’instant précis où, chez lui, le major vous a dit qu’il savait que vous ne fumiez pas. Comment le savait-il, puisqu’il était censé n’avoir fait votre connaissance que quelques minutes plus tôt ? J’ai été stupide, je le répète. J’aurais dû, à ce moment-là, deviner la vérité et comprendre que, le major et vous, vous étiez d’accord depuis longtemps et que j’étais simplement le brave crétin qui amènerait à Warmsley Vale l’honnête soldat qui identifierait le corps ! Heureusement, je n’ai pas joué les imbéciles jusqu’au bout. Vous ne trouvez pas ?

Sans attendre la réponse, il poursuivit :

— Les choses ont commencé à se gâter pour vous quand Porter a voulu revenir sur vos conventions. Il n’avait aucune envie d’être entendu sous serment dans une affaire de meurtre… et il se trouvait justement que les charges contre David Hunter reposaient surtout sur l’identité du défunt. Donc, le major vous fait savoir qu’il ne faut plus compter sur lui ?

— C’est exactement ce qu’il m’a écrit, dit Rowley d’une voix sourde. Le pauvre idiot ne se rendait donc pas compte qu’il était allé trop loin pour reculer ? Je suis allé à Londres dans l’espoir de lui faire entendre raison, mais je suis arrivé trop tard. Il m’avait dit qu’il préférait se donner la mort plutôt que de faire un faux témoignage dans une affaire criminelle. Sa porte d’entrée était ouverte. Je montai et le trouvai chez lui : il était mort. Mes sentiments du moment, je ne saurais vous les expliquer ! J’avais l’impression d’avoir commis un second crime. Si seulement il avait attendu ! Si seulement il m’avait laissé le temps de lui parler !

— Vous avez pris le billet qu’il avait écrit avant de se tuer ?

— Oui. J’étais dans l’engrenage, je n’avais plus le choix. Dans ce mot, destiné au coroner, il disait qu’à l’enquête il avait menti et que le mort n’était pas Robert Underhay. Je pris le billet et le détruisis. Il me semblait vivre un cauchemar. J’avais commencé, j’étais obligé de continuer. Je voulais de l’argent pour avoir Lynn… et je voulais voir Hunter au bout d’une corde ! Par la suite, l’accusation, qui au début semblait solide, s’est comme effritée. Il était maintenant question d’une femme, qui serait venue voir Arden après mon départ. Je ne comprenais plus et, aujourd’hui encore, je ne comprends pas. Comment une femme serait-elle venue s’entretenir avec Arden, puisqu’il était déjà mort ?

— Il n’y a pas de femme dans l’affaire ! dit Poirot.

Lynn intervint :

— Mais, monsieur Poirot, cette femme, la vieille dame l’a vue, elle lui a parlé…

— Croyez-vous ? répliqua Poirot. Cette vieille dame, qu’a-t-elle vu et qu’a-t-elle entendu ? Elle a vu quelqu’un en pantalon, avec une veste de tweed et, sur la tête, une écharpe orange. Dans la pièce assez mal éclairée, elle a entrevu un visage très maquillé, avec des lèvres fort rouges. Et qu’a-t-elle entendu ? En regagnant sa chambre, elle a de nouveau aperçu cette… fille qu’elle venait de voir, elle l’a vue entrer au 5 et elle a entendu une voix d’homme qui disait : « Ah ! dehors, ma fille, ça va comme ça ! »… Je suis au regret de le dire, mais, cette femme qu’elle a vue, c’était un homme.

Se tournant vers Hunter, il ajouta :

— L’idée, monsieur Hunter, était fort ingénieuse.

Hunter sursauta.

— Que voulez-vous dire ?

— Je vais vous l’expliquer, répondit Poirot de son ton tranquille. Vous arrivez au Cerf vers neuf heures. Vous ne venez pas pour tuer, mais pour payer. Que trouvez-vous ? Un homme assassiné. Le maître chanteur auquel vous apportiez de l’argent a été tué et le meurtre semble avoir été commis avec une véritable sauvagerie. Vous avez l’esprit prompt, monsieur Hunter, et il ne vous faut pas longtemps pour comprendre que vous vous êtes mis dans une situation dangereuse. Par bonheur, personne ne vous a vu entrer au Cerf. Ce que vous avez de mieux à faire, vous le comprenez tout de suite, c’est donc de vous retirer le plus rapidement possible et de rentrer à Londres par le train de 9 h 20, ce qui vous permettra de jurer que vous n’êtes pas allé à Warmsley Vale. Pour être à la gare à temps, il vous faut couper à travers champs. En chemin, vous rencontrez Miss Marchmont et, à peu près au même instant, vous vous rendez compte que vous ne pouvez pas avoir votre train : en effet, vous apercevez sa fumée dans la vallée. Cette fumée, Miss Lynn l’a vue, elle aussi, encore que vous ne le sachiez pas, mais elle n’a pas réfléchi qu’elle indiquait que vous ne pourriez pas être à la gare à temps pour sauter dans le train de Londres et, quand vous lui avez dit qu’il était neuf heures un quart, elle vous a cru sans hésitation. Sur quoi, pour qu’elle soit bien sûre que vous êtes rentré à Londres, vous imaginez quelque chose de très ingénieux, qui fait partie du plan tout neuf que vous venez d’inventer pour écarter de vous les soupçons. Vous quittez Miss Marchmont, vous allez à « Furrowbank », dont vous avez la clé, vous prenez une écharpe appartenant à votre sœur et, devant sa table de toilette, vous vous maquillez en femme extrêmement voyante. Cela fait, vous retournez au Cerf, vous manœuvrez pour vous faire remarquer par une vieille dame, qui passe toutes ses soirées dans le salon réservé aux pensionnaires de l’hôtel et dont les manies sont de notoriété publique, puis vous allez vous cacher au 5. Quand la vieille dame monte se coucher, vous sortez dans le couloir et, quand vous l’apercevez, vous battez en retraite, rentrez au 5 et dites, à très grosse voix : « Ah ! dehors, ma fille ! Ça va comme ça ! » Poirot se tut quelques secondes, puis ajouta :

— Du très beau travail, je dois le dire !

Tournée vers David, Lynn s’écria :

— Mais ce n’est pas vrai ! David, dites-lui que ce n’est pas vrai !

David Hunter souriait.

— Je ne suis pas mauvais du tout comme acteur de travesti. Il fallait voir la tête de la vieille sorcière quand j’ai fait mine de vouloir pénétrer dans son salon !

Lynn ne semblait pas convaincue encore.

— Mais, dit-elle, si vous aviez encore été ici à dix heures, vous n’auriez pas pu me téléphoner de Londres, une heure plus tard !

David désigna Poirot d’un geste de la main.

— Toutes les explications sont données par M. Poirot, l’homme qui sait tout. Comment ai-je opéré ?

— De la façon la plus simple, répondit le détective. D’une cabine publique, vous avez appelé votre sœur à son appartement de Londres et vous lui avez donné des instructions très précises. À onze heures quatre exactement, elle a, de Londres, demandé le 34 à Warmsley Vale. Miss Marchmont est venue à l’appareil. Du central, on lui a dit : « On vous appelle de Londres », puis elle a, j’en suis sûr, entendu l’opérateur qui disait : « Allez-y, Londres, parlez ! » ou quelque chose d’approchant. Rosaleen, ce moment-là, a posé le récepteur. Au même instant, de la cabine publique où vous vous trouviez, vous demandiez à votre tour le 34, vous l’obteniez, vous pressiez le bouton A et, déguisant légèrement votre voix, j’imagine, vous disiez : « Londres vous demande. » Une minute ou deux s’étaient peut-être écoulées entre les deux communications, mais le téléphone ne fonctionne pas toujours parfaitement par le temps qui court et Miss Marchmont devait simplement se dire que le circuit un instant interrompu, venait d’être rétabli.

— Ainsi, David, c’est pour cela que vous m’avez téléphoné ?

Lynn avait posé la question très calmement, mais d’une voix étrange. David se tourna vers Poirot.

— Aucun doute, dit-il, vous savez tout ! J’étais complètement désemparé. Après avoir téléphoné à Lynn, j’ai fait une dizaine de kilomètres à pied pour me rendre à Dasleby, où j’ai pris le premier train du matin, celui qui apporte le lait à Londres. Je suis arrivé à l’appartement juste à temps pour défaire mon lit et prendre le petit déjeuner avec Rosaleen. Pas un instant il ne m’est venu à l’idée qu’elle serait soupçonnée, elle, et il va de soi que j’aurais été bien incapable de dire qui avait tué le bonhomme. Pourquoi aurait-on voulu le supprimer ? Je ne voyais de mobiles à personne, sinon à Rosaleen et à moi !

— Effectivement, reprit Poirot, ce fut là, pour moi, la grosse difficulté. Votre sœur et vous, vous aviez une raison de tuer Arden. Les Cloade, eux, avaient une raison de tuer Rosaleen.

— Et elle a bien fini par être tuée ! s’écria David. Vous n’allez pas me dire qu’elle s’est suicidée ?

— Certainement pas ! Le crime a été prémédité et soigneusement calculé. On a substitué un cachet de morphine à un des cachets qu’elle prenait pour dormir.

David fronça le sourcil.

— Un cachet de morphine ?… Voudriez-vous dire que le docteur Lionel Cloade…

— Oh ! pas du tout !… Pratiquement, la substitution aurait pu être opérée par n’importe quel Cloade. Tante Kathie pouvait la faire avant même que la boîte de cachets n’eût quitté la maison du docteur. Rowley s’est rendu à « Furrowbank » pour offrir du beurre et des œufs à Rosaleen. Mrs Marchmont lui a rendu visite, de même que Mrs Jeremy Cloade et Lynn Marchmont. Et tous avaient un mobile !

— Tous, sauf Lynn ! s’écria David.

— Nous avions tous un mobile ! déclara Lynn d’une voix ferme. Vous teniez à me l’entendre dire ?

Poirot poursuivait :

— Ce qui rendait l’affaire délicate, c’était donc ceci : David Hunter et Rosaleen Cloade avaient une raison de tuer Arden, mais ce n’étaient pas eux qui l’avaient tué ; les Cloade avaient tous une raison de tuer Rosaleen… et, pourtant, ce n’était pas l’un d’eux qui l’avait tuée ! Dans cette affaire, comme je l’ai dit très tôt, rien ne se présentait de façon normale. De fait, Rosaleen Cloade a été assassinée par la personne qui avait le plus à perdre par sa mort…

Regardant David, il ajouta :

— Par vous, monsieur Hunter.

— Par moi ? Pourquoi diable aurais-je tué ma propre sœur ?

— Il faut dire, monsieur Hunter, que ce n’était pas votre sœur. Rosaleen Cloade est morte au cours d’un bombardement de Londres, il y a près de deux ans. La femme que vous avez tuée était une jeune bonne irlandaise, Eileen Corrigan, dont la photographie m’est arrivée d’Irlande ce matin.

Tout en parlant, Poirot avait tiré le document de sa poche. David, d’un geste vif, le lui arrachait des mains, puis courait vers la porte, qu’il referma brusquement sur lui. Rowley, avec un cri de colère, se lançait à sa poursuite.

Poirot et Lynn restèrent seuls.

— Tout ça ne peut pas être vrai ! murmura la jeune femme.

— Tout cela est vrai, répliqua Poirot. Vous avez entrevu une partie de la vérité le jour où l’idée vous est venue que David Hunter n’était pas le frère de Rosaleen. Rosaleen, celle que vous avez connue était une catholique – la femme d’Underhay appartenait à la religion reformée – entièrement dévouée à David, mais que de perpétuels remords tourmentaient. Imaginez les sentiments de David après ce terrible bombardement dans lequel sa sœur vient de périr. Gordon Cloade est mourant. Lui, il survit, mais il va lui falloir renoncer à la vie facile que lui a assurée le mariage de Rosaleen. À ce moment-là, il aperçoit, épargnée elle aussi – et, avec lui, seule à s’en tirer – cette petite bonne qui est sensiblement de l’âge de Rosaleen, qui est vraisemblablement sa maîtresse et de qui il sait pouvoir obtenir ce qu’il veut. Sa décision est prise immédiatement. Il déclare aux sauveteurs qu’elle est sa sœur et, quand elle revient à elle, il se trouve à son chevet. Il lui expose le plan, elle finit par se laisser convaincre, elle accepte le rôle qu’il va désormais lui faire jouer.

« La première lettre du maître chanteur leur apparaît comme une catastrophe. Pour moi, dès le début, je me suis posé la question : « Hunter est-il de ces hommes qui cèdent si facilement à la menace d’un coquin ? » Il semblait bien, d’autre part, qu’il ne savait trop s’il avait ou non affaire à Underhay, ce qui était assez surprenant, puisque Rosaleen Cloade aurait pu tout de suite lui dire si cet homme était ou non son mari. Puisqu’elle peut lui donner le renseignement, pourquoi expédie-t-il Rosaleen à Londres, avant même qu’elle n’ait pu entrevoir le personnage ? Une seule explication possible : parce qu’il ne peut pas risquer de laisser voir Rosaleen à cet homme qui, s’il est Underhay, découvrira immédiatement l’imposture. Hunter estime que ce qu’il y a de mieux à faire, c’est de payer pour acheter le silence du maître chanteur, puis de rentrer aux États-Unis.

« Là-dessus, Arden est assassiné et le major Porter identifie le cadavre comme étant celui de Robert Underhay. David Hunter, de sa vie entière, ne s’est trouvé en posture si critique ! Pour comble de malheur, la fille commence à devenir peu sûre. Sa conscience ne lui laisse pas de repos, elle a des crises d’abattement, un jour ou l’autre elle dira tout… et les tribunaux auront à s’occuper de Hunter. Sur le plan sentimental aussi, elle l’ennuie : il a découvert qu’il était amoureux de vous. Il décide donc de prendre ses précautions : Eileen mourra. Il glisse un cachet de morphine dans les somnifères que le docteur Cloade a prescrits à la jeune femme, il insiste pour qu’elle n’oublie pas, chaque soir, de prendre son cachet et fait en sorte qu’elle s’imagine avoir tout à redouter des Cloade. On ne le soupçonnera pas, puisque la mort de sa sœur le privera d’une fortune qui va revenir aux Cloade. C’était son plus bel atout : l’absence de mobile. Je vous l’ai dit, d’un bout à l’autre, cette affaire n’avait pas le sens commun…

Poirot s’interrompit. Le commissaire Spence entrait.

— Alors ? dit Poirot.

— Tout va bien. Nous l’avons…

Très bas, Lynn demanda :

— Il a… parlé ?

— Il s’est contenté de dire qu’il en avait eu pour son argent. Puis, comme je lui donnais connaissance, comme le veut la loi, des motifs de son arrestation, il m’a coupé la parole pour me dire : « N’insistez pas, mon vieux, j’ai compris ! Quand je joue, je sais quand j’ai perdu ! »

Des vers chantaient dans la mémoire de Poirot :

 

Il est dans les affaires de ce monde, un flux

Qui, pris à l’instant propice, nous conduit à la fortune…

 

— Oui, murmura-t-il pour lui-même. Seulement, il faut aussi compter avec le reflux…

 

Le flux et le reflux
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